11/10/2011 -

"Battre les Anglais n'a pas été un exploit"

La victoire française contre les Anglais a réconcilié les Bleus avec le jeu. Le comment de sa réalisation confirme bien que les fondamentaux, "avancer  en assurant intelligemment le soutien utile tant en attaque qu’en défense", sont bien les ingrédients majeurs qui ont permis au jeu des Tricolores de prendre une autre dimension, une autre cohérence. Par voix de conséquence, vouloir faire de cette victoire celle d’une rébellion de joueurs visant à s’approprier le jeu me semble délicat. La représentation mentale pour tous de l’importance de la mise en œuvre de ces principes est déterminante pour accéder à un niveau de performance optimal. Je ne pense que pas que le staff, dans un passé proche, voire plus lointain, ne se soit pas appuyé sur ces principes. Si le collectif français avait su dans les matchs précédents se fédérer derrière ces éternels principes qui sont au cœur du jeu et de son efficacité, le non-engagement dans l’affrontement qui a été reproché aux Tricolores n’aurait pas surgi et aurait alors effacé tous les calculs et peur qui ont semblé assaillir le collectif dans la première phase. Une telle synergie collective où chacun va mobiliser toutes ses ressources, aurait permis d’éviter, du moins c’est ce qui se disait, bien des incompréhensions sur la responsabilité des performances plus que moyennes de cette équipe. Le jeu soudainement devenu possible contre les Anglais devait pouvoir être réalisé au moins contre Japonais , Tongiens et Canadiens.


Il ne suffit pas, comme c’est la mode à chaque Coupe du monde (quand il y a le feu) d’expliquer les carences constatées dans les matchs précédents par des raisons qui sont extérieures au jeu produit. Il ne s’agit pas de nier le poids et la force des phénomènes humains, motivationnels et émotionnels, dans la performance. Ils n’ont des sens que si la représentation mentale du jeu à réaliser est commune pour tous, auquel cas il devient possible pour les joueurs d’accéder à un haut degré d’autonomie, celui que ne manquera pas, dans ce cadre, de leur accorder le staff. Il s’agit d’une véritable formation mentale qui permet de développer stabilité dans le jeu produit, un effet synergique qui se déploiera à la fois dans les bons moments, ceux où l’on fait subir son jeu à l’adversaire et ceux où on subit le sien. L’Australie a subi pendant 80 minutes le jeu la puissance des Sud-Africains (nous y reviendrons dans le prochain article). Elle a sauvé son match défensivement ce qui n’est pas la représentation que le public a du jeu de cette équipe résolument tournée vers l’offensive, mais ce collectif, même si dominé, n’en a pas pour autant démissionné dans sa volonté de jouer le rugby qui le caractérise. Les effets réactifs nés dans l’urgence de mauvaises performances peuvent s’avérer efficaces dans l’instant mais on se doit d’être inquiet de leur pouvoir dans le temps. S’il suffisait entre autres options de se réunir en cercle et de chanter la Marseillaise pour trouver les motivations utiles et devenir soudainement invincibles, cela se saurait .

La victoire française contre les Anglais ne peut pas être vendue comme un exploit lié à l’émotion suscitée par les mauvaises performances précédentes. Elle est plutôt le fait , derrière le respect des deux principes déclinés, de la mise en œuvre d’un jeu où les compétences et les potentialités tactiques et techniques des uns et des autres ont pu s’exprimer, et en aucun cas ne peut seulement être la conséquence du discours de leaders plus ou moins incontestables .

Du potentiel, je n’ai jamais douté que les Bleus en avaient ! Le problème c’ était que "le jouer ensemble" pour faire avancer le ballon vers le but adverse en créant des situations dangereuses pour l’adversaire ne s’est pas manifesté suffisamment dans les matchs précédents. Pour que ce jeu avance, pas n’importe comment, ni n’importe où, il faut que tout le collectif soit bien en adéquation avec la logique de jeu à faire dans le rapport de force existant dans chaque phase de jeu. Faut-il encore que chacun sache se rendre utile dans la variabilité du développement des actions les plus simples comme les plus complexes. Derrière un jeu compris par tous les savoir-faire utiles (la technique) prend toute son importance. Ceci nécessite de savoir donner du sens au jeu produit, auquel cas le "savoir être en jeu", celui qui magnifiera le joueur dans le cadre d’un engagement sans faille dans l’affrontement, prendra alors une indispensable dimension

Battre les Anglais n’ a pas été un exploit. Ceux-ci ont quand même joué justement pour se faire battre. Choisir d’affronter une France, en pleine tourmente mentale, en la défiant par le seul jeu à la main, qui plus est surtout latéral, était une erreur qui met en évidence le manque d’adaptabilité du rugby anglais. Ce n’est pas par hasard si l’on recherche aujourd’hui des joueurs ayant des aptitudes tout terrain, des joueurs capables de s’adapter mieux et plus vite que les autres quelles que soient les situations où ils sont impliqués. Que Wilkinson voire Flood ou le capitaine n’ait pas compris qu’il devenait évident face à la bonne défense sur le latéral des français, d’alterner avec pertinence quand le jeu situationnel le méritait, le jeu à la main et celui au pied ne manque pas d’interpeller.

Personnellement, contrairement à l’opinion émise avant ce match, j’étais persuadé que les Anglais ne choisiraient pas de jouer de manière réductrice. En effet, cela fait longtemps dans leur championnat qu’ils déploient un rugby fait de beaucoup d’intentions, mais de là à délaisser le jeu au pied, mieux de ne pas tenter d’éprouver l’adversaire en cherchant à avancer en l’affrontant individuellement ou collectivement avec un ballon porté, a grandement facilité la défense française d’autant que celle-ci a pu, enfin, cette fois "aller les chercher haut".

Le prochain match et une éventuelle victoire ne relèvera pas davantage d’un exploit mais bien dans la continuité de cette performance, il s’agira à la fois de s’arc-bouter à la mise en œuvre des principes fondamentaux et tout en même temps de ne pas manquer de s’adapter à la réalité de l’opposition et aux caractéristiques du jeu des Gallois catalogués à juste titre comme plutôt joueurs. Il convient de se méfier du rugby que développe cette équipe depuis maintenant pas mal de temps et en plus, la jeunesse et un peu l’enthousiasme de ce groupe sera un atout supplémentaire .