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28/10/2011 -

"Les Bleus ont évacué la peur d'oser"

 

Il n’y a pas de méthodes magiques qui permettent d’entrainer avec des garanties certaines de succès et il n’y aura pas davantage de méthodologies infaillibles. Mais les solutions pour accéder à un haut niveau de performance et de s’y maintenir sont forcement inhérentes à l’entraineur lui-même.

Cette quête vers une réussite espérée dépendra de sa capacité à modifier, à transformer, au fil du temps la théorie qui est la sienne et de la mettre à la disposition des joueurs en partageant avec eux un système (parce que c’en est un), un mode de pensée et d’actions qui permettront de mettre en œuvre cette théorie et la rendra dynamique. Conviés à ce partage, à cette ouverture, il convient que les joueurs acceptent de se transformer dans le temps imparti en accueillant favorablement les informations y compris celles qui dérangent. En ce sens et dans ce cadre, la théorie devient flexible. Elle aussi se transforme, évolue, ne refuse pas la réalité, sinon elle deviendrait vite «dogmatique».

Quand il n’y a pas de modèle théorique partagé ou si ce modèle manque de consistance, alors les informations passent, se multiplient, surgissent sans réellement pouvoir être saisies ni de l’intérieur, ni d’ailleurs de l’extérieur. Justement ce n’est pas de l’extérieur que vient l’évolution mais bien de la dynamique interne de ceux qui se sont engagés à partager et à faire évoluer le modèle théorique acceptant en même temps les réussites (c’est facile), comme les désagréments et lassitudes passagères qui écorchent l’amour propre quand les résultats où la qualité du jeu, voire les deux, ne sont pas à la hauteur. Si on se fédère dans ce partage, alors l’entraineur pourra utiliser les potentialités de chacun qui au fil des expériences multiples deviendront des capacités qui donneront aux joueurs de plus en plus de pouvoir, plus d’autonomie, je ne parle pas du «pouvoir», celui que les joueurs disent s’être approprié quand se posent les problèmes quels qu’en soit leur nature mais bien de volonté d’agir dans le cadre du projet de jeu.

Dans cette Coupe du monde, le temps accordé à l’avant-compétition, les matchs de préparation et de poule, semblait très convenable pour que ce partage fédérateur par rapport au jeu se réalise dans les meilleurs conditions. Pourtant ce qui émergeait des «milieux autorisés» laissaient toujours penser qu’une faille existait entre les attentes du staff et celles des joueurs. Les matchs de poules et même les suivants (sauf la première mi-temps de France Angleterre) n’ont pas fait, sauf épisodiquement, apparaitre des comportements et conduites de jeu tant individuelles que collectives qui pouvaient laisser penser que tout pouvait devenir possible dès les matchs successifs. Pour que le partage du jeu existe faut-il encore en assurer sa fonctionnalité dans la compétition et ce choix, il appartient assurément aux joueurs de le faire et, pas seulement, quelques uns mais tous. Manifestement, tous les joueurs ne donnaient pas le même sens au mot «Jeu» face aux difficultés rencontrées au fil des match, il s’agissait bien «de ne pas  trop jouer, de revenir aux bases fondamentales, d’abord d’occuper le terrain etc…» autant d’expressions qui recalent le jeu à des formes donc à des comportements qui forcement réduisent sa richesse, limitent la liberté d’initiative de ceux qui auraient bien envie… mais qui de fait, se soumettent aux intérêts des autres plus à l’aise dans un registre tactique plus simpliste. Ce décalage dans la manière de penser vise certes à accéder à la victoire. Bien sûr que le but c’est de gagner, mais je ne pense pas que, dans une compétition de haut niveau, la succession de victoires sans matchs qualitativement référents puissent, tous sports collectifs confondus, permettre d’arriver aux objectifs de résultats recherchés. C’est heureux qu’en matière de performance sportive il en soit ainsi.

Je dirais que la France a failli prouver le contraire. Pour avoir assister à la victoire contre les Gallois avec un groupe de supporters français complètement acquis aux Bleus, j’ai ressenti à la fin de match le désenchantement provoqué par la production tricolore. Déception qui les a amené à quitter le terrain sans attendre le tour de terrain maintenant devenu traditionnel quelle que soit la qualité de la production. Mais pour la finale, tous avaient oublié et leur croyance, dans les chances française, malgré le peu de qualité et de crédit du jeu précédent cette finale, était intacte. Ils avaient certainement raison. La France a joué tant offensivement que défensivement un match accompli, dans le respect de la modernité que l’on est en droit d’attendre de nations se partageant les premières places au classement de l’IRB. Elle n’a pas réalisé cette performance de manière épisodique comme cela a souvent été le cas et au gré des inspirations des uns ou des autres mais bien pendant 80 minutes et bien sur personne n’attendait la France à ce niveau.

Sans vouloir entrer dans une analyse technique pointue, je dirais que cela faisait bien longtemps que ce collectif n’avait pas proposé un rugby où le jeu des uns est devenu celui de tous. Un jeu qui a soudainement évacué la peur d’oser, d’entreprendre, un jeu ambitieux, dans le bon sens du terme, celui qui se greffe quand rébellion et invention se rencontrent. Une cohérence tactique qui permit curieusement d’exclure les fautes techniques, les mauvais choix de jeu récurrents des matchs précédents.

Il serait intéressant de questionner les joueurs pour appréhender comment a eu lieu cette métamorphose, puisque ce rugby, c’est bien celui, me semble t-il, que Marc Lièvremont voulait faire quand il a pris ses fonctions. Sans doute n’a-t-il pas toujours bien su le défendre devant l’opinion et certainement n’a-t-il pas su ou pu convaincre les collectifs qui se sont succédés puisque rarement dans les années précédentes et lors de cette Coupe du monde les joueurs ont réellement accepté de s’y engager totalement. Il devenait alors difficile de le mettre en place. Dommage car si ce jeu avait été validé et réalisé plus tôt dans tous les matchs de la période Lièvremont, la multiplication des expériences, des réussites, des erreurs, des contraintes tactiques imposées par les différents adversaires auraient permis aux joueurs de se familiariser avec l’incertitude. Ils auraient acquis progressivement une flexibilité tactique reinvestissable quel que soit le rapport de force, favorable ou défavorable proposé par l’adversaire. Je parle de ce petit plus qui dans cette finale, avec les mêmes ingrédients aurait permis de rentrer en France avec la Coupe du monde.

Et demain …on tressera pendant un certain temps des lauriers au prochain entraineur, tout fonctionnera bien avec les joueurs, juste le temps de perdre un ou deux matchs, puis…arrivera le temps des dissensions qui bien sur, dira t-on, n’en sont pas. Puis logiquement les joueurs prendront le pouvoir, mais continueront à refuser celui que le jeu par son essence leur accorde. Tous les entraineurs (ou presque) qui se sont succédés auprès du XV de France ont connus ces tracas. Mais en fait , est ce qu’on a réellement envie qu’il en soit autrement ?

 

 

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