Qu’est-ce qu’une équipe qui joue ?

Qu’est-ce qu’une équipe qui joue ?

J’entends très souvent : « Ce n’est pas un bon arbitre, il ne favorise pas l’équipe qui joue,

il a des problèmes de gestion !! ». De tels propos parfois me révoltent.

A partir de cette sentence deux questions essentielles se posent :

Qu’est-ce qu’une équipe qui joue ?

L’arbitre doit-il favoriser une équipe qui joue ?

Je vais essayer de répondre à ces deux questions.

Jouer c’est attaquer ou défendre. Durant toute rencontre le statut de chaque équipe évolue passant du statut d’attaquant à celui de défenseur, ce qui fait la beauté de notre jeu. Je peux donc  écrire sans hésiter: une équipe qui attaque joue et une équipe qui défend joue aussi. Une équipe peut faire son jeu en défendant et une autre en attaquant.

Beaucoup trop de personnes pensent qu’une équipe qui se fait des passes joue, or cela n’est pas suffisant, il faut surtout attaquer en avançant vers la ligne de but adverse. Dans la Charte de l’IRB on peut lire :

Le but de l’équipe en possession du ballon est la continuité c’est-à-dire priver les adversaires du ballon et avancer avec le ballon et marquer des points en utilisant ses capacités techniques. Si une équipe n’est pas en mesure de réaliser cet objectif, soit à cause de ses carences soit du fait de la qualité de la défense des adversaires, elle rendra la possession du ballon à l’équipe adverse. Lutte pour la possession et continuité, profits et pertes.

Alors qu’une équipe tente de conserver le ballon – continuité – l’équipe adverse s’efforce de lutter pour le récupérer – gain du ballon. C’est cette lutte qui donne lieu à l’équilibre essentiel entre la continuité du jeu et la continuité de la possession. Cet équilibre entre la lutte et la continuité s’applique aux phases statiques et au Jeu courant.

Dans la phase de plaquage, les arbitres font preuve d’une tolérance coupable à l’égard des joueurs de l’équipe attaquante avantageant inconsciemment  ainsi l’équipe qui a tout basé sur la défense et la puissance. En effet, la majorité des arbitres  accepte les entrées illégales et les joueurs de l’équipe attaquante allant au sol pour assurer la conservation du ballon. Une telle tolérance  conduit inconsciemment à favoriser l’équipe qui défend.  Cette dernière n’a qu’un ou deux joueurs au sol alors que l’équipe attaquante consomme beaucoup plus inutilement des joueurs au sol. Ces attaquants vont donc rejouer le ballon sur une défense en supériorité numérique et bien organisée. La continuité ne peut alors être assurée que par des « pick and go » assimilés par les médias à des temps de jeu avec des mouvements latéraux et peu d’avancée vers la ligne de but adverse.

Dés lors que l’équipe qui défend se retrouve en supériorité numérique, l’arbitre devrait appliquer la Règle de l’avantage avec parcimonie (contrairement à ce que pense une majorité des médias) surtout vis-à-vis du plaqueur bloqueur. Cette volonté de jouer l’avantage sur un ballon lent (permettant la réorganisation efficace de la défense) a conduit au fameux essai de Toulon face à Clermont (finale Heineken), et pour moi, dans cette rencontre, c’est la plus grosse erreur qu’ait commise Alain Roland dans son arbitrage si souvent excellent.

Mes propos vont sans doute choquer certains de mes amis qui savent que je suis un amoureux du « jeu ouvert », mais ici je décris la réalité du jeu actuel. Le combat, la puissance sont indispensables à notre Jeu, mais la vie du ballon, la beauté gestuelle de l’évitement et de la passe attireront toujours spectateurs et nouveaux pratiquants. Mais malheureusement est-ce le jeu actuel ?

 

« Il ne favorise pas l’équipe qui joue, il a des problèmes de gestion !! ».

Ceux qui utilisent ce verbe « favoriser » ont une conception très particulière de la fonction de l’arbitre sur laquelle je n’ai rien à écrire.

Un bon arbitre doit très vite analyser les forces et les faiblesses de chaque équipe et permettre à celle qui attaque comme à celle qui défend de pratiquer son jeu dans le respect des Règles.

Le premier devoir de l’arbitre est donc de conduire les joueurs au  respect de l’application des règles. Ainsi le match sera disputé selon les principes du jeu. En priorité, l’arbitre doit assurer la sécurité des joueurs par l’application équitable des Règles.

Le mot équitable fait aussitôt apparaître que l’arbitre est lié à un  code moral pouvant être défini par les 3 mots : justice, loyauté, impartialité. Ces trois mots mettent en évidence que le verbe « favoriser » ne peut concerner en rien l’arbitre.

Certains définissent l’arbitre comme étant un censeur, pour ma part je le définis comme étant un acteur du jeu qui, à l’image des joueurs, il prend des décisions.

 En tant qu’acteur du jeu, l’arbitre va rechercher un placement afin de prévenir la faute et à assurer la continuité, il ne veut pas punir, il veut que les joueurs ne commettent pas de fautes : c’est ce qu’on appelle la prévention.

La manière d’arbitrer repose sur les mêmes principes que la manière de jouer. L’arbitre, comme le joueur, perçoit, analyse, décide.

Ainsi, l’arbitre perçoit la faute et son analyse va le conduire à la décision. Suivant l’analyse de la faute trois décisions sont possibles :

1)    La faute n’a aucun effet sur le jeu : l’arbitre « met la faute dans la poche », le jeu continue

2)    La faute a un effet sur le jeu : l’arbitre joue l’avantage ou l’arbitre siffle immédiatement.

Dés que l’arbitre est soumis à des choix alors qu’une faute apparaît, on peut écrire sans hésiter qu’il gère la faute (on dit aussi que l’arbitre trie les fautes). C’est ainsi que le mot gestion prend tout sons sens dans l’arbitrage d’une faute. Il ne faut pas confondre avantage et gestion, l’avantage est seulement un des outils de la gestion.

Malheureusement, la gestion, induisant un choix, sera souvent à l’origine de la frustration ressentie par certains coaches et spectateurs.

La gestion d’une faute représente un danger certain par rapport à la cohérence dont doit faire preuve l’arbitre. Si ce dernier n’avait qu’à appliquer la Règle de l’avantage ou qu’à siffler pour sanctionner la faute la frustration des coaches serait moindre et l’incohérence aussi.

Cette gestion de la faute ne doit pas faire croire que l’arbitre est laxiste, elle doit faire prendre conscience que certaines fautes ne sont pas sanctionnées dés lors qu’elles n’ont pas un effet sur le jeu.

J’affirme sans hésitation qu’un bon arbitre se doit de connaître le jeu avant de connaître la Règle. J’écris aussi sans hésiter qu’un mauvais arbitre empêchera des équipes qui veulent jouer de jouer. Par contre, un bon arbitre ne fera jamais jouer des équipes qui ne veulent pas jouer. Le jeu appartient aux joueurs, autant à ceux qui attaquent qu’à ceux qui défendent.

Quand on demande à un arbitre de haut niveau ce que pour lui représente le mot gestion, il parle immédiatement de la gestion de la fin du match (le money time) c'est-à-dire de la crainte de fausser le résultat d’un match par rapport à son ressenti sur le jeu produit par les deux équipes.

Le danger d’une telle crainte peut parfois conduire l’arbitre à ne pas respecter, inconsciemment, le code moral de l’arbitrage.  C’est dans cette situation qu’un arbitre va, en particulier, décider de ne pas sanctionner une faute, la jugeant  sans effet sur le jeu alors que dans un autre temps de la rencontre il l’aurait jugée peut-être différemment. C’est dans ce money-time que l’arbitre doit bien différencier ce qui peut être sifflé et ce qui doit être sifflé. Il doit sans cesse être conscient  que la gestion répondra toujours, du début à la fin d’une rencontre, au code moral de l’arbitrage lié aux trois mots : justice, loyauté et impartialité.

Voilà pourquoi un bon arbitre ne devrait jamais favoriser une équipe qui attaque par rapport à une équipe qui défend ou inversement.

Michel Lamoulie  (ancien arbitre)

 Le combat, la puissance sont indispensables à notre Jeu, mais la vie du ballon, la beauté gestuelle de l’évitement et de la passe attireront toujours spectateurs et nouveaux pratiquants. Pourquoi le Rugby s’est-il si bien implanté dans nos régions où l’art tauromachique est une tradition ? Tout simplement parce que la corrida allie puissance, combat et esthétique où il est fondamental et vital d’éviter la bête. Mais malheureusement est-ce le jeu actuel.

in Revue EP.S 358 Rugby : le mouvement comme culture