Auteur

Daniel Bouthier

Professeur (retraité) des universités en sciences et techniques des activités physiques et sportives, ESPE d’Aquitaine, université de Bordeaux (1998-2016) ; UEREPS d’Orsay (1984-1998) ; lycée de Nanterre (1977-1984) ; directeur de recherche au Centre national du rugby (2002-2006) ; agrégé d’EPS, docteur en psychologie (1988) université Paris V-EPHE ; habilité à diriger des recherches en sciences et techniques (1993) de l’université Paris-Sud ; éducateur de rugby.

La recherche sur la spécialisation sportive, l’entraînement, la performance (au sens le plus général). Actes du Colloque de Nice sur la Recherche en STAPS des 19 et 20 septembre 1983. Réédition Paris, SNEP de cette seule partie, 67 pages.

Présentation et analyse Daniel Bouthier

Dans ce fascicule très consistant, Deleplace aborde en introduction « les particularités du chemin personnel ayant conduit à un effort de recherche spécifique ». Puis il traite des « points essentiels de la formalisation théorique engendrée par le rugby » présentant la trame puis la mise en œuvre de la systématique. Enfin, il développe deux parties décisives pour la théorisation de l’intervention éducative en EPS et la recherche en STAPS, l’une sur la « spécificité de l’homme de terrain » et l’autre faisant un « retour sur la rigueur » méthodologique et la spécificité d’une science de la motricité sportive. Ce sont ces deux dernières parties que nous approfondiront ici.

La spécificité de l’homme de terrain [c’est de maîtriser] la connaissance qui permet de transformer de façon palpable les conduites motrices en les plaçant sur une ligne de progrès illimité » dit Deleplace (page 37 éd. SNEP). Il insiste sur le double engagement nécessaire au chercheur « c’est bien d’abord dans la profondeur même des plus fines subtilités d’une activité concrète étudiée de très près dans ses réalisations les plus élaborées, les plus performantes, donc auprès des sujets les plus développés, et en atteignant soi-même par ailleurs à un niveau d’habileté suffisamment élevé dans l’activité, que l’on peut mettre à découvert une compréhension toujours plus pertinente de la maîtrise motrice chez l’homme, et conjointement de l’apprentissage moteur du sujet humain » (p. 38 ibidem). Il préconise donc dans ce domaine non pas une neutralité, une extériorité du chercheur garante d’objectivité, mais au contraire un investissement, une proximité lié à un vécu important dans la pratique corporelle considérée comme gage d’une meilleure approche des savoirs cachés dans l’agir.

Deleplace pose dans cette partie l’inéluctabilité de la « conscientisation » de l’acte. Il affirme la place décisive de « la domination effective de la partie consciente de l’acte sur la partie inconsciente » pour la maîtrise de la production motrice, alors même qu’il y a « intransmissibilité directe du vécu corporel actif ». Il pose que c’est donc dans la confrontation aidée et éclairée du sujet avec une activité physique donnée peut progresser.

Deleplace souligne en effet, que le sujet agissant le fait avec toutes ses ressources notamment mentales et « y compris une vigilance mentale cohérente à l’acte corporel en cours et se déployant tout au long de la réalisation de cet acte, et ceci même dans des conditions d’extrême rapidité d’exécution et d’engagement physique maximum. En outre, cette vigilance mentale intervient avec tous les moyens de l’activité mentale, en particulier la capacité d’abstraction, qui va de pair avec la capacité à représenter en des schémas concrétisés des réalités non visibles » (pp. 38-39 ibidem). L’acte moteur comportant toujours une partie consciente et une partie automatique, il s’agit pour l’homme de terrain comme pour le sujet agissant d’arriver à « faire jouer, dans le sens désirer, tous les processus qui se trouvent être non conscientisables par le sujet dans le moment où il agit » (p. 40 ibidem)… Ce qui suppose « la mise des processus inconscients sous la domination toujours plus assurée des processus conscients »… pour « obtenir cette canalisation majorante de tout l’être physique du sujet en action à partir de l’activité mentale qu’il développe consciemment  et intentionnellement au fil de son action » (p. 41 ibidem). Il pointe deux modalités principales « d’effet transformant » de l’activité perceptive consciente – l’imitation d’un modèle extérieur (démonstration, film, etc.) et la traduction complexe utilisant la verbalisation (indication, explication, etc.). Et, il ajoute : « il semble bien que c’est dans la mesure, où il théorise spontanément son propre vécu que le sujet récepteur peut effectivement décoder le message verbal reçu du sujet informateur » (p. 43 ibidem).

La double aide que l’homme de terrain intervenant sur le sujet en initiation ou perfectionnement peut apporter par « induction perceptive » (démonstration, film) et par explicitation et « explication verbale » doit être finement articulée en aller-retour avec l’action motrice du sujet. C’est indispensable pour que ce dernier face à la complexité de l’acte puisse mobiliser « de véritables chaînes significatives au niveau de la conscience active », adossées aux prises d’information active et à l’état actuel du potentiel d’habileté du pratiquant. Et, malgré les limitations de la vigilance perceptive consciente, il apparaît bien que le sujet même néophyte « est toujours en mesure de développer une vigilance perceptive par rapport à plusieurs points d’orientation de cette vigilance saisis ensemble » ‘p. 46 ibidem).

Deleplace dégage face à cela quatre conséquences importantes (pp. 47-50 ibidem) :

« 1°) L’impossibilité de faire l’économie du jeu obligatoire de va-et-vient continu entre réalisation concrète personnelle et reprise de l’expression théorique ;

2°) l’irremplaçabilité du jeu combiné de la double expérience de l’acquisition, ou de la réalisation tranquille [à l’entraînement] et de la mise à l’épreuve officielle [en compétition] ;

3°) L’irremplaçabilité de la part d’intervention du sujet sur lui-même ;

4°) L’irremplaçabilité de la part de l’expert, intervenant extérieur, dépositaire du patrimoine culturel de l’activité et, responsable de l’élaboration d’images mentales de départ efficaces ».

Il aborde alors la question centrale de la modélisation des images mentales d’action et examine les lois d’élaboration du « modèle culturel » et du « modèle individuel ».

Le modèle Culturel

Suppose la conception d’une matrice de l’acte, véritable « schéma d’orientation et d’organisation de l’activité perceptive consciente, assortie d’une loi opératoire ».

« A/ Il faut parvenir à ramener les points d’orientation de la vigilance à un tout petit nombre de composants pour la matrice, le plus petit possible, bien qu’ils ne puissent jamais être ramenés à un seul.

B/ Il faut retenir, dans la multiplicité des éléments fournis par l’analyse approfondie de l’acte dans la forme la plus hautement élaborée actuelle, ceux de ces éléments qui vont permettre leur réunion dans une logique simple unifiant e, enserrant la totalité de l’acte, dans et par cette logique unifiante. (2.) La ligne de complexification croissante interne de la matrice (suppose que) La forme matricielle de départ, ainsi trouvée, ne peut être considérée comme valable que si elle permet aussi de faire monter la matrice de l’acte en complexité, au fur et à mesure des progrès du sujet, réajustant l’Image Mentale d’action aux capacités accrues de celui-ci, sans qu’il soit nécessaire de rajouter un seul composant supplémentaire après coup » (p.50 ibidem). Cette complexification interne s’appuie sur un découpage temporel en phases et spatial en plans de l’activité, délimitant des unités tactiques relativement isolables, entrant plus finement en jeu dans le guidage conscient de l’action. Deleplace à ainsi élaboré la « cascade des décisions. Elle permet de visualiser tout en le ramassant, le déroulement temporel de l’acte caractéristique. Dans le cas des unités tactiques isolables d’un sport collectif, déroulement temporel de la fluctuation de la situation évolutive typique, avec l’ensemble des ouvertures et fermeture des voies de développement de l’acte tactique dans le réseau de la réalité totale potentielle. Dans le cas d’un acte d’exécution gestuelle, déroulement temporel du développement progressivement possible au regard des réafférences perceptives entrant dans le flux total des informations perceptives nouvelles et interférant avec elles. » (p. 52, ibidem).

L’individualisation du modèle culturel (p. 59 ibidem)

Suppose, selon Deleplace, d’élaborer et de jouer sur des structures concrètes de mise en situation et des structures abstraites d’explicitation et de traduction du vécu perceptif pertinent. Ces structures sont pour lui constitutives du couple exercice. Les exercices, aujourd’hui nous parlerions de situations, sont proposés en progression (cf. pour le rugby les fiches de son ouvrage de 1979) et organisées au sein d’une séance en grappe d’exercices selon la dominante momentanée de travail. Dans la notion de grappe, Deleplace (1979) préconise, après, l’échauffement de débuter par un exercice mettant en jeu l’acte global pour contextualiser le travail, puis d’aborder un travail plus analytique de perfectionnement, avant de revenir à l’acte global pour en voir les évolutions.

A propos du retour sur la rigueur

Deleplace reprend sa conception « d’une science de la maîtrise de l’action corporelle réelle » en regard des phénomènes d’intervention des « hommes de terrain » dont « l’induction perceptive et la transmissibilité de l’expérience corporelle par la modélisation de l’Image Mentale d’action, sont au cœur ». Il soutient que « la validation de la connaissance produite n’est à reconnaître que dans la double réussite de la transformation performante effective de la production du sujet et de la maîtrise stable, en épreuve stressante, de ce sujet » (p. 62, ibidem).

Deleplace pose deux premiers principes méthodologiques :

  1. « La modélisation (de l’image mentale d’action de guidage de l’action réelle en cours d’exécution réelle) doit se faire à partir des productions des sujets les plus développés, les plus performants, et aussi à partir des chemins suivis par eux pour y atteindre,
  2. La confrontation du modèle à la réalité physique à transformer doit être systématiquement faites face à tous les cas de sujets, c’est-à-dire de niveaux et d’âges les plus divers ». (p. 62 ibidem).

Considérant selon une vision systémique, l’unité totalité complexité des phénomènes de l’activité corporelle réelle, il ne s’agit pas pour Deleplace de procéder à des études par réduction et simplification, mais au contraire «  ce qui est à étudier, c’est justement le jeu complexe pris en lui-même en tant que tel, dans son unité vivante, en action face à une réalité complexe, conservée telle par principe de méthode et de raison d’objet »

Il ne s’agit donc plus d’« administration de la preuve dans l’isolement du composant soumis à étude par neutralisation des composants non étudiés, mais par majoration expérimentale des composants, autre que le composant complexe que l’on veut garder dans son unité vivante, et qui représentent des obstacles potentiels certains au jeu des relations de causes à effet, constituant ainsi un système de handicaps probant. Cette méthode par handicaps peut aussi bien laisser jouer des handicaps naturellement présents (par exemple, en cas de différence de niveau entre deux groupes, le groupe expérimental choisi étant le plus faible et le groupe témoin le plus fort) qu’augmenter l’importance du système de handicap probant par amplification provoquée de ces handicaps eux-mêmes ou par addition de handicaps supplémentaires, ou par les deux conjointement, amenant ainsi une véritable preuve par à fortiori » (p. 64, ibidem).

Deleplace souligne enfin que « la nécessaire conscientisation de son acte – que le sujet fait de toute façon de lui-même – est toujours présente, et son développement méthodique est toujours valable quel que soit l’âge » (p. 66, ibidem). Par contre il pointe, rejoignant ainsi la notion « d’image opérative » d’Ochanine, que « c’est par une Image Mentale d’action fausse, au regard d’une image juste objective, par exemple l’explication de la réalité mécanique musculo-articulaire du geste, que le sujet parvient à faire jouer intentionnellement  dans le sens désiré les processus d’action qui échappent à la volonté consciente » (p. 67, ibidem).

C’est donc avec ce texte majeur de Deleplace une contribution importante de sa part au débat très actuel sur les STAPS, leur spécificité et leur enrichissement réciproque avec les sciences constituées sous réserve d’exister elle-même et pour elle-même en premier lieu. Il montre avec force l’impérative prise en compte centrale de la double complexité de l’activité corporelle du pratiquant en action et de l’activité d’intervention de l’homme terrain qui vise son progrès. Outre cette affirmation argumentée, il pose des jalons cruciaux en termes de méthodologie scientifique d’étude de l’objet spécifique de cette science de l’activité corporelle et de sa transformation performante.

Merci pour votre lecture !

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