Quelle gueule de bois. La soirée avait mal démarré avec la victoire de l’Afrique du Sud sur le Pays de Galles, ce qui m’a tristement rappelé 2007, quand les Springboks étaient devenus champions du monde en étant l’équipe qui s’était fait le moins de passes du tournoi et en pratiquant un déni de rugby. Quant à la fin de soirée…

Le premier sentiment ce matin était un mélange de frustration et de colère, je me suis senti piteux et énervé. Parce que j’y croyais, de manière sans doute irrationnelle, sur la base d’exploits passés qui avaient fait naître l’espoir que cette équipe de France, comme elle l’a fait ponctuellement dans son histoire, puisse rivaliser et réussir l’impossible. Très vite, j’ai déchanté. Et le terme qui me vient en repensant au match d’hier, c’est « soumission ».

Soumission d’une équipe passive qui a subi dès le haka, avant de subir le combat sur le terrain. On espérait une rébellion française, la colère a été néo-zélandaise. Le contraste entre les deux équipes est accablant. D’un côté, la France, dont on attendait contre toute raison un sursaut en se souvenant de 1999 et de 2007, et qui est apparue si lisse et sans âme ; de l’autre, la Nouvelle-Zélande, déjà championne du monde, qui n’en finit pas de gagner, et qui est quand même entrée sur le terrain avec une énorme détermination pour vaincre ses vieux démons, en se rappelant l’une de ses seules contre-performances de la dernière décennie, à savoir le quart de finale de 2007 perdu face aux Bleus à Cardiff. Rejouer au même endroit huit ans après, au même stade de la compétition, contre la même équipe, pour la punir : le contexte était parfait.

Hypocrisie, suffisance, marketing

On a attendu ce match avec des œillères toute la semaine, et c’est une équipe sans projet, sans idée et sans cohésion qui s’est inclinée face aux maîtres néo-zélandais. Ce serait trop cruel de dire que ce quart de finale résume les quatre dernières années, mais c’est le match des illusions perdues et du renoncement. On a abandonné notre identité. On a renié notre culture, alors que celle des All Blacks s’est exprimée dans toute sa splendeur. Cette équipe de France ne m’aura que trop rarement fait vibrer en quatre ans, et elle a touché le fond hier. Encéphalogramme plat.

Je pense qu’on ne s’est pas réellement dit les choses au sein du groupe cette semaine, pas plus qu’au sein du rugby français depuis un certain nombre d’années. Je ne veux pas accabler l’entraîneur qui portait le projet, et qui l’est déjà suffisamment, ni les joueurs, dont certains disputaient leur dernier match international. Cette déroute est une sanction contre nos dirigeants et leur façon de gouverner. Une sanction contre les belles paroles, les faux-semblants, l’hypocrisie, et la suffisance d’un rugby empêtré dans ses certitudes, qui a autoproclamé le Top 14 « meilleur championnat du monde ». Ça n’est que du marketing. Les masques sont tombés hier, et c’est violent.

Et maintenant ? Le French flair est définitivement enterré sous la pelouse du Millenium Stadium de Cardiff. On espère que le jeu « à la toulousaine » va prendre le relais, puisqu’on s’en remet à l’homme providentiel, Guy Novès [qui succède à Philippe Saint-André à la tête du XV de France]. L’ancien entraîneur du Stade toulousain possède le plus beau palmarès du rugby français en club. Rappelons quand même que le dernier titre de Toulouse date de 2012. Et qu’il s’était construit autour d’une mêlée symbolisée par un pilier droit samoan et un pilier gauche sud-africain, et d’un artilleur néo-zélandais. Il y a trois ans, l’équipe de Guy Novès avait remporté la finale du Top 14 face à Toulon 18-12 : six pénalités, aucun essai.

 

 

Marc Lièvremont (ancien sélectionneur du XV de France, vice-champion du monde en 2011)

 

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